Le grenier
du siècle
C’est l’histoire d’un voyageur, un doux rêveur, un peu
nomade qui aime l’invisible ; ou plutôt qui aime s’amuser à le faire surgir du
silence des mots, dans l’ombre, entre les portes mi-closes, derrière les
rideaux de souvenirs, entre les volets clos de mystères , ou dans un grenier…
Tout peut paraître à tout instant… C’est un jeu, un
jeu surprenant… une sorte de pochette surprise !
Au petit déjeuner par exemple : bien calé
derrière une fenêtre fleurie de géraniums vermillons pourquoi pas ; à
l’aube, au levant, plus rarement au couchant ; la lumière est importante ! Avec encore
des saveurs de café au lait accrochées à son palais, ou du thé au jasmin… Alors
partir en voyage par-delà les nuages…
Soudain,
sous les paupières se dessine alors un petit coffret rectangulaire, d’un carton
oranger avec une drôle d’étiquette : signes cabalistiques, inconnus du panorama
enfantin… l’étui semble coulisser, les deux moitiés glissent avec délice et
mystère : un objet d’un certain poids repose à l’intérieur…. Il s’ouvre
facilement, comme par enchantement, retenir son souffle, comme embrumé devant
un trésor… qu’est-ce donc ? Un objet inconnu… on croit se souvenir d’un
mot gravé : HOHNER peut-être ?
D’un bel
éclat argent lui aussi gravé de symboles étranges sur les deux faces cloutées
rivetées sur un corps de bois jaune d’or ! Un bois de fruitier ? Du
poirier peut-être ! On demeure interdit tant la découverte est étonnante,
vivante !
Une rangée
de petites cases carrées d’un seul côté, une dizaine peut-être ! Qu’en
faire ? Le porter à la bouche ! Souffler ! Aspirer ! Des
notes surgissent, semblables à l’accordéon qui s’échappe du gros poste radio avec
son œil vert en haut à droite, chez la grand’mère…
Plus tard on
apprendra que l’harmonica diatonique cache deux lames dans chaque alvéole, une
qui vibre quand on aspire et l’autre quand on souffle !
Har-mo-ni-ca !
Har-mo-ni-ca ! Aussitôt on part à l’ouest où il était une fois les yeux à
demi clos de Charles Bronson avec les notes de Ennio Morricone ; ou dans
le vent avec Robert Zimmerman plus connu sous le nom de Bob Dylan ; ah, j’allais
oublier Love me do des Beatles !!!
Léger,
dans la poche, c’est l’instrument du voyageur et du blues ; le doux
son de la liberté, des grands espaces, des steppes, du vent dans les arbres ou entre
les dunes du désert, de la mélancolie, de la nostalgie ? De l’espoir, l’espoir
d’un ailleurs ?
Qu’est-il
devenu ce trésor resté muet au fond d’un tiroir ?
Il a accompagné le
nomade que je suis devenu des Monts du Forez, à ceux du Lyonnais, en passant
par la Lorraine, jusqu’à l’estuaire de la Loire…
Alors
surgit un drôle de grenier chez LU, un Lieu Unique pour ceux qui connaissent
cette ancienne usine où sont nés des millions de Petit Beurre, ce gâteau
sec inventé en 1886 par Louis Lefèvre-Utile…
Par un
matin froid et humide de décembre 1999, je me suis présenté à l’accueil du
futur Grenier du siècle où des milliers de gens connus (Sonia Rykiel
était présente ce jour) ou inconnus sont venus déposer un objet qui leur était
cher : le petit harmonica comme momifié, je l’ai laissé là afin de créer
avec les milliers d’autres le futur musée destiné à devenir le Grenier du
siècle.
Vendredi
31 décembre 1999 à 22 heures la clôture des dépôts. Fermeture du Grenier du
Siècle à minuit en même temps que l’ouverture officielle du Lieu Unique
(espace magique s’il en est !)
le 1er janvier 2000…
Chaque
fois que je vais à Nantes, je salue ce mur extérieur, ce mausolée étrange où
sommeille l’harmonica offert par ma grand’mère, et qui sera ouvert le 1er
janvier 2100. Lola ma petite fille aura cent ans…
JeanPaul Colomb Janvier 2024